Chronique : Albator, Corsaire de l’Espace

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Harlock into Darkness.

L’univers de la science-fiction est un domaine artistique aussi bien cinématographique que littéraire où l’on trouve de tout, du nanar au sublime, de la redite à l’innovation et si l’on pense directement à des noms tels que Star Wars, Star Trek, Dune ou Fondation et même aux œuvres de René Barjavel, c’est oublier qu’une des pièces maîtresses du XXème siècle est née au Japon dans la tête d’un certain Leiji Matsumoto

Synopsis2977. Albator, capitaine du vaisseau Arcadia, est un corsaire de l’espace. Il est condamné à mort, mais reste insaisissable. Le jeune Yama, envoyé pour l’assassiner, s’infiltre dans l’Arcadia, alors qu’Albator décide d’entrer en guerre contre la coalition Gaia afin de défendre sa planète d’origine, la Terre…

Le capitaine Albator, ou Captain Harlock en VO, pirate de l’espace est un personnage central dans l’univers créé par Matsumoto mis en scène dans diverses aventures et adaptations où il est toujours question pour le pirate de se rebeller contre un pouvoir corrompu, se battant pour l’espèce humaine aux côtés de son équipage, à bord de son vaisseau invulnérable, l’Arcadia. S’il a connu de nombreuses aventures interstellaires au cours de son existence depuis 1969, aventures des plus loufoques (Gun Frontier) aux plus nihilistes (The Endless Odyssey) le pari pour le réalisateur Shinji Aramaki (le diptyque Appleseed) était de proposer une nouvelle pierre à l’édifice de l’univers créé par Leiji Matsumoto (vulgarisé en Leijiverse) tout en créant une relecture plus moderne du mythe de l’éternel Albator.

Si l’œuvre de Matsumoto a toujours adopté un ton résolument adulte aussi bien dans le fond que pour la forme, Aramaki devait, avec ce nouveau film, amener à la réflexion sur la condition humaine ainsi que sa place dans l’univers mais également de la valeur de la vie, dans la plus pure lignée des messages humanistes et pacifiques transmis par le créateur. Ainsi à l’image de Batman devenu The Dark Knight en 2008, sous la coupe de Christopher Nolan, de Superman devenu Man of Steel en 2013, grâce à Zack Snyder, le Capitaine Albator devient aujourd’hui Albator, Corsaire de l’Espace. Mieux encore puisque le réalisateur du métrage d’animation parvient à créer une pièce cohérente du Leijiverse, trouvant sa place dans la chronologie de l’univers étendu de Matsumoto, tout en réalisant un reboot qui s’inscrit comme logique dans la « Boucle du Temps » (ou « Toki no Wa » concept cher au créateur dans lequel baigne l’intégral de son univers, amenant les mêmes personnages à se croiser éternellement dans des aventures différentes, en de lieux et époques différentes et s’appuyant sur la théorie des univers parallèles).

Le long-métrage, ambitieux mais jamais prétentieux, invite le spectateur à vivre le voyage à travers le regard du jeune Yama, réinvention du célèbre personnage de Tadashi (Ramis/Johnny en VF croisé à 4 reprises dans la « boucle du temps ») dont la renaissance sous des traits beaucoup plus sombres et torturés du capitaine Albator amène plusieurs questionnements chez Yama mais également chez le public. Ce célèbre capitaine incarne-t-il le pillage et la destruction, ou le dernier espoir pour la survie de la Terre ? Ainsi, si les aficionados des années 70/80 seront perdus face à ce capitaine meurtri, au désespoir qui guide chacun de ses actes et dont la personnalité plus que jamais au stade d’antihéros fera hurler au scandale ceux qui ont connu l’insouciant « héros des enfants » (merci au CNCL, le CSA de l’époque jusqu’en 1989 pour cette aseptisation honteuse), en revanche les accrocs du Leijiverse qui l’ont suivi jusqu’à maintenant ont déjà eu vent de cette incarnation nihiliste et lasse du capitaine Albator avec The Endless Odyssey (2002).

Par ailleurs, si le statut d’héros immortel et la psyché d’Albator dans ce long-métrage sont hérités de The Endless Odyssey, ce n’est pas le seul point de ce film qui fait hommage à toute la mythologie de Matsumoto, il est assez amusant de voir ça et là de nombreux clins d’œil aux œuvres du Leijiverse que ce soit le fan-service évident de la sensuelle Kei (dont chaque adaptation à son lot de plans de la belle dénudée), la bribe d’histoire en rapport avec Mimé et la race des Nibelungen, écho à Harlock Saga – L’Anneau des Nibelungen, le design des vaisseaux Death Shadow écho au design du célèbre vaisseau cuirassé Yamato de Space Battleship Yamato (une des premières œuvres de Matsumoto), l’accélérateur de Jupiter aperçu dans Endless Orbit SSX (Albator 84), la planète déserte Tokarga (annihilée par l’invasion des Illumidas dans Albator 84) ou encore de croiser, le temps d’un plan, un vieil homme dans un bar au look qui n’est pas sans rappeler celui de Tadashi Ono en beaucoup plus vieux (Johnny dans Albator 84) comme si chaque événement majeur de la Toki No Wa avait un écho dans cette œuvre.

Tout apparaît comme calculé et bien mis en place mais certains détails liés aux origines relues pourront faire tiquer les plus pointilleux. Les destinées tragiques d’Albator et de son meilleur ami, Tochiro, n’étant plus liées à l’amour des femmes de leur vie. Selon la vision originelle de Matsumoto dans l’Arcadia de ma Jeunesse, si Albator perd son œil droit et décide de se rebeller contre le pouvoir de l’envahisseur c’est par amour de sa défunte et unique promise, Maya, et Tochiro trouve la mort en contractant une mystérieuse maladie dans un élan de bravoure pour sauver celle qui a conquis son cœur et pour qui il a donné sa vie, Emeraldas. La vision d’Aramaki, elle, développe une alternative tout aussi tragique de deux hommes instrumentalisés et dupés qui ont servi à assoir les privilèges d’une élite alors que leur motivation était l’espoir de retrouver leur si belle planète natale : la Terre. Les événements se précipitent par colère et désespoir et des cendres d’un homme brisé, balafré renaît un pirate immortel qui a échangé une cicatrice contre sa liberté.

Shinji Aramaki propose, concrètement, un film sombre et épique, à l’histoire alambiquée, aux rebonds nombreux portant sur le thème de l’éternité et de la véritable liberté dont leurs protagonistes veulent racheter leurs fautes passées, certains en sombrant dans le désespoir le plus absolu, d’autres en trouvant une alternative. Le récit est servi par la pointe de la technologie d’animation dont les effets spéciaux n’ont rien à envier à un Star Trek: Into Darkness (J.J. Abrams), servant de succulentes batailles spatiales, un rythme soutenu sur lequel la narration trouve le ton juste et adapté.

Même s’il ne pousse pas aussi loin que le créateur la critique de la société moderne humaine, à travers son long-métrage, Aramaki distille habilement quelques sarcasmes bien sentis sur les faiblesses humaines à commencer par le corps politique qui ne tient son pouvoir que de manière illusoire dont l’antagoniste principal, Ezra (écho au personnage d’Irita de The Endless Odyssey),  ponctuera lui-même la satire exactement de la même manière que le faisait Irita lui-même dans l’œuvre dans laquelle il apparaît : « Les humains existent-ils pour n’être satisfaits que par une image artificielle ? »  Paroles des plus pertinentes et tranchantes à l’heure des médias de masse et du contrôle de ceux-ci.

Albator, Corsaire de l’Espace c’est l’histoire d’une guerre, d’une guerre à échelle stellaire tout comme à échelle humaine et introspective, une guerre intérieure, un combat fratricide et une dualité père/fils. Un récit qui porte la réflexion sur la valeur de la vie, sur la puissance éternelle de celle-ci mais également sur le fait que du plus profond désespoir, la vie reprend toujours le dessus à l’instar du néant de l’univers où est né le big bang, l’espoir retrouvé. C’est l’histoire qu’Albator a toujours raconté au fil de ses aventures, une histoire de vie et de liberté, une histoire de voyages, une histoire d’ablations des frontières, une histoire de désobéissance comme la voyait Victor Hugo : Désobéir c’est chercher, désobéir c’est affirmer son indépendance, désobéir c’est affirmer sa liberté.

Le duo Matsumoto et Aramaki, grâce au célèbre capitaine Albator, amènent la réflexion sur l’aspect sacré de notre planète et de ce qu’elle représente : La vie ainsi que sur la quête de l’idylle à toute âme rebelle, écho à la citation de Goethe qu’a transporté Albator depuis 1969 : « A la fin de leurs vies, tous les hommes regardent derrière eux et comprennent que leur jeunesse était l’Arcadie.« 

Avec une histoire à la portée intelligente et un visuel impressionnant Shinji Aramaki a su s’approprier la mythologie de Leiji Matsumoto en un long-métrage original comprenant des références solides et un discours dans la lignée de ce qui se fait depuis 1969 dans cet univers : Liberté, espoir, persévérance avec une pointe écologique sans adopter un ton rébarbatif. Entre Azimov et Barjavel, Albator, Corsaire de l’Espace s’impose comme étant un space opéra exemplaire, un film d’animation qui n’a pas son pareil dans la technique, à la fois une pierre sombre dans la pyramide de la science-fiction mais également une nouvelle pièce du Leijiverse dont le créateur n’a pas à rougir. Un space opéra sombre et réfléchi d’une rare classe, un hommage réussi.

Note du rédacteur : etoile4

Les + :

  • Albator
  • Une réalisation époustouflante et une direction artistique sombre
  • Doublages japonais et français
  • Histoire convaincante et bien remplie
  • Les nombreux clins d’œil au Leijiverse

Les – :

  • Le montage exclusif à l’occident amputé de 5 minutes
  • Le rôle de Tochiro trop effacé vis à vis de l’Arcadia