Carnet de voyage : Final Fantasy XV

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Après dix années depuis son annonce initiale, de reports, de mort du projet puis enfin de résurrection officielle en 2014, manœuvré par Hajime Tabata, le nouveau Final Fantasy majeur est enfin là avec monts et merveilles en promesse. Pourtant loin de moi l’idée de te proposer un énième et barbant test comme tu as pu en lire des centaines de milliers sur la toile et dans la presse depuis le 29 novembre, tout le monde y allant de son grain de sel. Non, pas de ça ici, la maison offre quelque chose de plus distingué. Final Fantasy a toujours été une affaire d’émotions, de sentiments personnels et avant tout une expérience qui parle au soi profond, en tant que tel je ne peux pas aborder le sujet de manière aussi banale et froide qu’un bête test… Final Fantasy XV t’a promis un voyage, m’a promis un voyage… Alors en voilà mon carnet de voyage et bon Dieu, j’en suis encore retourné.

Comme avant tout voyage dont la destination précédente m’avait refroidi, je ne peux pas affirmer que j’étais totalement rassuré ni même prêt à me laisser embarquer par le nouveau jeu Square Enix de Tabata. Cependant je n’aurais pas dû mésestimer la capacité du projet à me mettre en condition pour le départ. Tout d’abord Brotherhood: Final Fantasy XV puis enfin Kingsglaive, l’excellent film CGI qui sert de préquelle à toute la trame de la nouvelle grande aventure, Square a mis les petits plats dans les grands avec un projet ambitieux cross-média tournant autour du jeu ce qui permet une expérience aussi riche que variée et surtout terriblement immersive. On y est, le soleil cogne, la voiture tombe en rade d’essence sur l’autoroute, déjà à des kilomètres d’Insomnia où je sais que des événements terribles viennent de se produire mais que je préfère éluder un temps pour mieux me centrer sur ce qui m’attend devant, moi et mes potes.

Julien Ka Rockatansky's portrait.

Car oui, et c’est la première chose qui marche avec moi chez Final Fantasy XV, c’est bien la fratrie improbable que forment Leonardo, Raphael, Donatello et Michelangelo Noctis, Gladiolus, Ignis et Prompto. Beaucoup de voix se sont élevées avant même de toucher le jeu à l’encontre de nos quatre personnages principaux, les jugeant clichés ou stéréotypés… et au final c’est bien le fait que Noct et ses potes soient des archétypes bien connus qui renforce l’immersion auprès du groupe. Si, pour ma part, il a été assez facile de me retrouver de quelconque manière sous les traits du nonchalant et taciturne prince Noctis Lucis Caelum qui n’a pas trop envie de se bouger le cul pour quoi que ce soit et qui doit retrouver sa copine qui n’habite pas la porte à côté, je ne peux cacher que Gladio, Prompto et Ignis sont des figures qui me parlent à titre personnel. Comme je le disais, ces archétypes de personnages sont typiquement le genre de personnes que vous croisez dans votre vie et avec un peu de chance, avec qui vous tissez des liens. Le mieux étant qu’il me renvoie à ce voyage avorté que l’on avait planifié il y’a quelques années avec les copains, suivre un chemin initiatique dans une quête d’un mystère sacré, le voyage alchimique aux quatre coins du pays, vivant dans le train et la voiture… Ah, on le fera.

J’ai eu la chance de connaître, de façon cyclique au cours des différentes étapes de ma vie mes propres archétypes de Gladio, Prompto et Ignis. L’armoire à glace bourrue au grand cœur qui te remet les pendules à l’heure, le gars sûr et rabat-joie véritable daron du groupe et enfin la pile électrique qui cache plus d’une fêlure sous sa jovialité exacerbée. Dès lors la magie fonctionne, leur relation appelle à quelque chose de personnel, que je connais bien car j’y colle des visages et des noms qui me sont chers et j’adhère volontiers à cette nouvelle quête de reconquête de mon trône perdu, épaulé par mes frères d’armes au gré d’un véritable voyage qui mêle destin, quête de soi, politique, mysticisme, tragédie et grand spectacle.

Julien Ka Rockatansky's portrait.

Julien Ka Rockatansky's portrait.

La force du voyage que m’offre ce Final Fantasy sait appuyer sur ma fibre nostalgique, me rappelle les grands instants de Star Wars ou de mes Final Fantasy préférés (et plus encore, on pense pas mal à FF X, FF VIII, FF VII, FF VI et FF XII) déjà grâce aux superbes OST qu’on a pu acheter à la station-service pour écouter dans l’Audi R8 Royale mais aussi par le sens épique de la réalisation, le lyrisme que Tabata insuffle à son jeu et la poésie retrouvée au sein de cette immense saga qui nous ramène au grand temps d’Hironobu Sakaguchi. Final Fantasy XV promettait un dépaysement, comme à chaque jeu majeur de la licence et remarque c’est le cas ! Ce jeu est une chimère de tout et rien, enfant de tous les excès au premier abord mais d’une générosité presque sans équivalent… (oui presque, il y’a The Witcher) Ça pioche à droite à gauche pour construire mon immense terrain de jeu sur lequel je peux tracer ma route, vivre mon histoire, camper, chasser, pêcher, rendre des services utiles et parfois absurdes à des gens du coin, sachant que certains adorent me prendre pour un con et un homme à tout-faire, mais bon… Tu sais, « c’est le jeu » comme on dit, y’a toujours des gens pas foutus de faire leurs propres besognes alors heureusement pour eux, tu passes dans le coin au bon moment et t’as surtout besoin d’expérience et de thunes, alors… Et puis on l’aime bien ce brave Takka, toujours en galère pour ses approvisionnements au fast-food, Dino compte sur nous pour assurer sa reconversion professionnelle mais on le trouve assez antipathique comme mec, et puis il y’a encore Dave le chasseur qui a la voix française de Tom Hardy (Jérémie Covillaut, si tu nous lis), toujours ravi de nous voir.

Que serait un voyage sans péripéties ? Bonheur encore une fois, le pays du Lucis regorge d’endroits à explorer, de têtes à casser, de visages à rencontrer et d’une mythologie à creuser avec ses mythes et légendes que je prends un malin plaisir à tirer au clair. Des profondeurs des grottes jusqu’au sommet des montagnes et volcans, en passant par le grand météore du disque de Cauthess, on avale les kilomètres avec la Regalia. Parfois Prompto se plaint, pour changer, il prend des photos de tout ce qu’il peut shooter surtout quand il s’agit de la belle Cindy dont il est amoureux transi. Mais reste que mes frères sont sûrement la meilleure compagnie que j’ai durant ce périple déterminant pour moi. Parfois je doute, parfois je suis paumé alors Gladio gueule un bon coup et me propose de croiser le fer pour me remettre les idées en place, j’ai un trône à reprendre après tout et je dois avoir les épaules. Justement je pourrais passer des jours, des nuits à flemmarder dans les contrées de Duscae à vivre de contrats de chasse ou de pêche à la ligne, et je suis pas mauvais dans le domaine, mais le devoir et la destinée m’appellent.

Julien Ka Rockatansky's portrait.

Julien Ka Rockatansky's portrait.

Si j’avais d’ailleurs pu deviner, ne serait-ce qu’un instant, que Tabata et son équipe m’avaient réservé parmi les meilleurs instants d’épique et les plus gros loopings émotionnels de toute l’histoire des Final Fantasy, je me serais senti bien tout du long. Pourtant c’est pas le cas, FF XV sait te frapper là où ça fait mal et surtout est expert dans l’art de remuer le couteau dans la plaie. C’est là que j’ai saisi toute la portée de la conclusion de mon voyage qui approchait, l’inévitable fin toute tracée de mes aventures. J’ai une fonction, un rôle, ils ne cessent de me le répéter depuis le début : je suis le Roi élu des Dieux. Tu te doutes bien que je viens pas là pour faire chabbat, bordel !

Alors c’est vrai, FF XV n’est pas GTA ni Watch Dogs car tu ne peux pas conduire la voiture comme tu veux, enfin le but n’a jamais été non plus de foncer dans chaque mur, déclencher des incendies chez l’habitant et d’écraser les passants non plus. FF XV n’est pas non plus Dynasty Warrior et la seule personne qui n’a pas encore accepté ce fait est peut-être notre caméra qui nous suit partout, on peut pas lui en vouloir elle fait sûrement de son mieux, enfin je crois. FF XV c’est un peu de tout à la fois, un peu de Monster Hunter, un peu de Xenoblade, un peu d’Assassin’s Creed et surtout beaucoup, BEAUCOUP, de Final Fantasy. Je n’aurais de cesse de le répéter mais ce jeu possède ce petit quelque chose, cette petite générosité supplémentaire, cette étincelle qui permet d’affirmer ou non que la magie opère, que l’on n’est nulle part ailleurs que dans une saga qui nous a accordé parmi nos plus belles expériences manette en mains. Mon rédac’ chef trouve que ça lui rappelle un peu Ocarina of Time, mais en même temps mon rédac’ chef trouve que tout ressemble à Ocarina of Time dès le moment où tu peux un peu pêcher, traverser d’obscurs donjons et chevaucher dans des plaines, il est comme ça mon rédac’ chef, tu sais.

Julien Ka Rockatansky's portrait.

Julien Ka Rockatansky's portrait.

J’ai constaté çà et là sur la toile que ça râlait pour pas mal de broutilles au sujet de ce Final Fantasy XV, du genre « le jeu n’est pas fini » (un truc que les gens adorent dire ces dernières années) que « c’est un des pires Final Fantasy car on le trace en 20h », à qui je rappelle que mon dernier passage sur Final Fantasy VII (le sacré pour tout le monde même pour ceux qui n’y ont jamais joué) avait duré 18 heures, c’est dire que je lui ai roulé dessus au bougre. Regarde simplement ce qu’en dit Benzaie, notamment sur le système de combat « où il faut s’accroupir dans un coin quand on n’a plus de magie » ce qui est certain quand on joue comme un pied pareil, l’expérience est vite foutue en l’air ou encore « Noct et sa bande ressemblent à un groupe de nu metal ou de K-Pop donc c’est nul »… Oh hey, tu te plaignais du look barlou à doudoune de Squall en 99 ou de la mode de Tidus en 2001 ? Il faut vraiment que je m’éternise là-dessus ?

Quand je vois ça, mon sang ne fait forcément qu’un tour… Bah oui, on s’attaque directement à quelque chose qui m’a parlé à moi, à MON voyage, qui m’a transporté à titre purement personnel, un truc avec lequel j’étais en résonance par expérience, chose renforcée quand j’ai partagé la manette pendant 6 jours avec mon propre Gladio véritable, écumant les routes du Lucis et fouinant la moindre activité à faire dans ce vaste monde de pixels. Pourtant je suis triste de voir ce que prend, à mon sens, injustement ce FF XV. Le joueur est-il devenu à ce point exigent et terre à terre ? Le joueur ne sait-il tout simplement plus apprécier une histoire simple et ses envolées marquantes et profiter de la générosité d’un soft ? Est-il réduit à son aigreur en inspectant chaque détail pour relever le moindre défaut mais ne jamais pointer ne serait-ce qu’une seule qualité ? On en voit même réclamer un DLC explicatif de la fin, la jugeant « pas claire » alors… qu’elle l’est et incarne pour la première fois la véritable définition de « la fantaisie finale ». Le joueur ne sait donc plus saisir une dimension lyrique et poétique ? Laisser ses sentiments prendre le dessus sur la raison rébarbative et rabat-joie ? Sous le simple argument qu’on a attendu 10 ans, pour lui traduit en « 10 ans de développement intensif et continu »

Julien Ka Rockatansky's portrait.

Julien Ka Rockatansky's portrait.

L’échec de ce Final Fantasy à enchanter ces éternels mécontents du joystick serait-il la preuve irréfutable que l’on a perdu toute notion d’émerveillement et que notre aigreur est plus importante que se laisser charmer ? Ou simplement les gens sont-ils devenus trop cons avec le temps pour ne pas reconnaître un véritable bon jeu quand ils sont devant ? Les mêmes qui défoncent Batman v Superman et Assassin’s Creed sur grand écran, les mêmes qui sont l’explication simple et pure que ce public n’est pas prêt pour quelque chose de nouveau, ce même public enfermé dans un paradoxe qui réclame de la nouveauté quand quelque chose reste sur ses acquis et du familier quand des libertés sont prises pour amener du sang neuf. Attristé de voir comment et combien tant de gens passent autant à côté.

Pour moi, ce Final Fantasy a réussi son pari et tant pis si mon voisin n’y trouve pas son compte, je ne joue pas pour autrui. Ce jeu fait des choses, parfois grossièrement, souvent avec classe, d’autres fois de façon hésitante alors qu’on le retrouve peu de temps après d’une assurance folle, toujours est-il qu’il est quelque chose d’autre que ce que vous pourrez trouver sur le marché. Grâce à sa forme tentaculaire, Final Fantasy XV reste fidèle à son crédo en m’amenant une expérience autre qu’ailleurs, quelque chose de frais et d’audacieux, pas de parfait mais qui ose et va jusqu’au bout de ce qu’il entreprend.

Julien Ka Rockatansky's portrait.

Sûrement le meilleur Final Fantasy depuis 15 ans, sûrement même mon coup de cœur J-RPG depuis Resonance of Fate encore une fois, l’équipe d’Hajime Tabata a su comprendre et redistribuer avec générosité et un esprit loufoque le grand lyrisme de l’époque d’Hironobu Sakaguchi, m’emmenant dans un roadtrip inoubliable avec ses figures sympathiques, ses instants grandioses et son dépaysement assuré. Final Fantasy XV ou le grand voyage héroïque dont je rêvais de faire depuis tout gosse et l’essence que je voulais retrouver depuis Final Fantasy VIII. Incontestablement un Final Fantasy, un jeu, un voyage, qui mérite votre amour.

  1. NB 1 : Toutes les captures sont mes propres photos in-game.
  2. NB 2 : Merci à mes gars sûrs : Anthony (mon Gladio véritable), Brani (mon Ignis véritable) et ma petite Elise d’avoir partagé cette expérience avec moi.
  3. NB 3 : Un grand bravo à Bruno Méyère, directeur artistique de la version française du jeu qui a abattu un travail colossal ainsi qu’à l’attachant quatuor principal, Anatole de Bodinat (Noct), Alexandre Nguyen (Prompto), Gilles Morvan (Gladio) et Julien Allouf (Ignis)

Julien-K