Chronique : Détroit – Horizons

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Détroit, un projet qui aura fait couler énormément d’encre bien avant la sortie de son premier album, par seule présence de l’ancien leader d’un groupe qui aura marqué toute une génération, Noir Désir. Nous ne reviendrons pas sur l’affaire Vilnius qui aura valu à l’un des meilleurs éléments du rock français une absence de plusieurs années, mais sachez que ça y est, Bertrand Cantat est officiellement de retour après 10 longues années de silence, et accompagné d’un compagnon de longue date, le bassiste Patrick Humbert, avec Horizons, un album où poésie, mélancolie et rock’n’roll se mêlent pour donner naissance à un opus sombre et intimiste.

Depuis le temps qu’on l’attendait, Horizons est enfin disponible. Et c’est déjà que la presse s’est arrachée tout ce qui tourne autour de cette sortie longtemps redoutée par beaucoup. La promotion, débutée il y a plusieurs mois au travers de la diffusion de trois titres de l’album, avait déjà soulevé énormément de remarques désobligeantes de la part d’internautes ne sachant pas différencier l’homme du musicien. Après avoir livré aux Inrockuptibles une interview exclusive (mais promise) à fleur de peau, Cantat s’est peu à peu remis sur le devant la scène, notamment par une session studio chez off.tv, toujours accompagné de Humbert et de la violoniste Catherine Graindorge, ayant prêté ses cordes à l’album sur quelques morceaux, mais aussi à l’occasion des Deezer Sessions pour un acoustique de toute beauté.

L’ancien chanteur de Noir Désir tente, au travers de Détroit, de se reconstruire et de redonner à sa musique, longtemps restée dans la tourmente depuis dira-t-on le dernier album du groupe paru en 2001, un nouveau souffle. Horizons nous met face à face avec un homme profondément marqué par ces dernières années et ayant mis au monde un album très personnel où, finalement, ce projet qui se cache derrière n’est qu’une simple excuse pour mettre en musique ce qu’il a pu vivre et ressentir depuis ce tristement fameux drame. Musicalement, Horizons pourrait être une suite spirituelle à Des visages des figures, mais bien plus introspectif, tel le prouve le morceau d’introduction « Ma muse » où Cantat joue avec les mots et les rimes faciles, ainsi que « Terre brûlante » et son paysage aride où l’on croise des ‘ camions fumants, des oiseaux morts, des soleils abîmés ‘. Soutenu par une instrumentale au tempo souvent modéré et à la tonalité mélancolique, ce dernier semble aussi s’adresser à Marie au travers du titre « Ange de désolation », à moins que ce ne soit à son ex-femme… Malsain ou émouvant, donc, c’est selon.

Le premier constat que l’on peut faire après ces 3 titres, c’est que l’icône déchue en quête de rédemption s’est assagi, et a muri. Nul doute qu’une des raisons serait liée au fait qu’il n’est plus très loin de la cinquantaine. Lointaines sont les premières heures de Noir Désir, bien que « Le Creux de ta main » tend à prouver le contraire, en étant le morceau le plus ‘énervé’ de cet album. Une belle preuve d’amour à ses fans de la première heure et, à mon goût, le morceau le plus intéressant d’Horizons, en débutant notamment en grande pompe par des paroles plutôt marquantes : ‘Je peux gravir pour toi les sommets de l’ivresse et ramper en silence dans les tranchées de boue aussi longtemps qu’une Mona Lisa peut garder son sourire, tes caresses – Je peux prendre les armes et les rendre au centuple, sécher les larmes et saluer l’horizon, et je veux tout saisir sans jamais épingler le papillon‘. Car bien sûr, l’écriture reste le principal point fort de Cantat, dont tout l’album est digne d’une véritable poésie posée en musique.

Comme à son habitude, ce dernier s’amuse aussi avec les langues, ici l’anglais, avec « Glimmer in Your Eyes » aux accents country-blues, et « Null and Void » tirant cette fois-ci plus vers la pop-folk. Deux titres particulièrement frais, bien moins étouffants que les autres morceaux qui se veulent, pour la plupart, très sombres. Car si un seul adjectif devrait ressortir de l’ambiance d’Horizons, ce serait sans aucun doute ‘mélancolique’. Comme le duo « Horizon », évoquant le séjour en prison de l’intéressé par des paroles assez bouleversantes ‘Cherche ton horizon entre les cloisons – Qui de ma tête ou de mon cœur va imploser comme une étoile ? – Quel débris ou quel morceau de moi – D’abord te rejoindra ?‘, et « Droit dans le Soleil », une ballade dont l’ambiance doit beaucoup à l’ajout -encore une fois- du violoncelle.

Car, parlons-en, jamais l’instrumental n’aura aussi bien collé à ce que son chanteur souhaite exprimer. Le duo Humbert/Cantat est encore plus poignant que l’époque Noir Désir, et ce sentiment est encore plus renforcé lorsque s’ajoute la violoniste Graindorge, véritable support aux compositions. Sans jamais trop en faire, elle se fait tant discrète que marquante, notamment sur les morceaux les plus légers.

Par ailleurs, quand l’album n’est pas entrecoupé d’interlude pour le moins oppressants avec « Détroit 1 » et « Détroit 2 », il étonne par la richesse de sa diversité musicale avec « Sa majesté » et ses choeurs gospel-soul portés par Samaha des Shaka Ponk, dont on se souviendra la collaboration passée avec « Palabra mi Amor ». Et quand Détroit revisite les plus grands classiques de la chanson française, c’est en reprenant « Avec le temps » de Léo Ferré, dont les vers semblent si bien s’accorder aux dernières années vécues par Cantat. Brillant. On pourrait considérer cela comme la conclusion d’un disque presque dérangeant, même si l’hidden track « Sonic 5 » et ses 7 minutes tourne une page commencée par les déchirures d’une histoire tragique et dont les derniers mots viennent d’être écrits.

Que dire au final si ce n’est que l’on ressort d’Horizons le coeur lourd sans un sourire. Car Horizons n’est pas seulement un album merveilleux, il est aussi le reflet de l’âme même d’un artiste qui a énormément souffert, et qui, bien qu’il ne cherche ni pitié ni compassion, cherche surtout à se pardonner à lui-même. Musicalement, Détroit ne cherche jamais, ô grand jamais, à sonner moderne. Avec ses emprunts presque alternatifs, l’écoute se veut inconfortable au possible, et parvient à faire ressentir à l’auditeur un sentiment dérangeant d’oppression. Mais et surtout teinté de poésie, Horizons se révèle être tout simplement la meilleure sortie française de ces dernières années. Quand la curiosité prend le pas sur la colère, beaucoup se rendent compte que, malgré ses déboires d’ordre personnel, Cantat est un fantastique musicien et, sans l’ombre d’un doute, l’un de nos meilleurs actuels.

Note du rédacteur : etoile4edemie

Les + :

  • Une écriture, comme à son habitude, particulièrement réussie
  • Un album personnel et sincère, reflet de Cantat, …
  • Des sonorités nouvelles et étonnantes
  • … et à la poésie aussi noire & belle que le sont ses paroles

Les – :

  • Peut-être un peu trop touchant ?