Chronique : Gorillaz – Humanz

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Lorsque l’on se frotte à un nouveau Gorillaz, mieux vaut prendre le recul nécessaire pour comprendre la démarche artistique du génie Albarn. On se souvient tous du controversé The Fall (2010) et du contexte de sa conception, pas vrai ? Place aujourd’hui à Humanz et à ses -nombreux- guests. A ses guests ET ses interludes, devrais-je préciser, puisque ce nouvel album n’est ni plus ni moins qu’un voyage à travers l’intellectuel particulièrement étrange de son maitre d’oeuvre. Sans même parler de son goût et de sa passion pour le partage de son éclectisme. Pouvions-nous craindre le pire à l’annonce des invités et du cheminement de Humanz ? Clairement. En somme-nous moins dingue pour autant ? Rien n’est moins sûr…

Précisons une chose avant de débuter cette chronique : Humanz prend tout son sens dans sa deluxe edition avec pas moins de 7 morceaux bonus (dont une interlude intitulée « New World » qui en dit long sur la direction prise pour ce renouveau de l’humanité). Bien que l’édition de base se suffise musicalement à elle-même, il est tout de même regrettable de louper une partie du voyage surtout lorsque l’on réalise la qualité de ces dits morceaux. Passons sur ce détail pour commencer notre « Ascension » avec un featuring signé Vince Staples que vous avez peut-être entendu lors du générique de fin du dernier film Power Rangers. Un titre où l’on reconnait, comme très souvent, difficilement les racines de Gorillaz avec un vrai virage musical. Bien que l’on y retrouve les apports electro et hip-hop, l’identité du groupe (qui n’a jamais été vraiment stable) se retrouve noyée par une quasi absence de Damon au chant et une rythmique plus mécanique. Même constat pour « Saturnz Barz » et l’intervention de Popcaan (ou plutôt de son autotune…) où encore une fois le chant de l’avatar 2D se fait plus rare et plus en retrait. Il n’en reste pas moins un titre très étrange dans la pure veine du groupe qui calmera son jeu avec « Momentz » et ses invités De La Soul que l’on retrouvera avec un plaisir non dissimulé. Jusqu’ici, c’est une dominante purement rap qui s’écoule de cette première partie d’album, à l’exception de « Strobelite » et sa Plastic Beach vibe. Peven Everett y rajoutera une âme soul à souhait qui confirme l’éclectisme et l’ouverture d’esprit de ce nouvel album qui, à première vue, semble bien parti pour être le digne descendant de Demon Days.

Cette ouverture d’esprit, on la retrouve tout au long de Humanz avec des guests d’horizons très larges. Soul avec des titres comme « Carnival » , pop et r’n’b  avec  « Submission » , sans compter certains inclassables comme « Charger » ou encore « Hallelujah money » . L’identité d’un Gorillaz n’a jamais été si fantomatique et si présente à la fois puisque « Andromeda » n’est ni plus ni moins que ce qu’attendaient de nombreux fans : Damon sous les feux des projecteurs avec un chant prédominant et une instrumentale digne de ses anciens travaux sous le signe du singe. Et puisque l’on en parle, vous n’êtes sûrement pas passés à côté de son album solo Everyday Robots qui aura non seulement influencé stylistiquement son auteur, mais aura aussi donné le très minimaliste « Busted and Blue » , un titre de toute beauté qui trouve rapidement sa place au sein de cet album. Si l’on y réfléchit bien,  il y en a pour tous les goûts et tous les univers. Des guests de qualité, des featurings on ne peut plus intéressants d’un point de vue musical, des morceaux dans la pure veine Gorillaz, et du Damon Albarn à toute les sauces.

Et si vous n’êtes pas encore convaincus, je vous ai gardé les meilleurs morceaux pour la fin. « Let me out » et la meilleure collaboration hip-hop de l’album,  le non moins étrange « Sex Murder Party » , « She’s my collar » (mon petit coup de coeur),  et enfin « We got the power » , certainement le morceau le plus groovy du lot, ft. Jehnny Beth et son ‘pouvoir de s’aimer’. Ces nombreuses participations ne sont qu’un infime reflet de la boulimie de projets chez Damon (Blur, Gorillaz, Rocket Juice & The Moon, The Good, The Bad & The Queen, et tant d’autres…) et l’on fait face, ici et encore une fois, à une certaine frénésie du genre fuite vers l’avant. Car contrairement à Everyday Robots et sa rétro perspective d’un musicien qui y a retiré son masque, Humanz fait la part belle vers le futur et nous y livre un univers des plus riches et des plus honnêtes. Qu’il plaise, qu’il ne plaise pas, Albarn s’en contrefiche et nous partage son goût très personnel pour son art, lui aussi très personnel. Toujours emprunt d’une légère naïveté, il semblerait que Gorillaz ait fait un vrai bond en avant dans son univers mais aussi dans les sujets abordés. Forcément, à l’aube de ses 50 ans et surtout parent, l’oeil d’Albarn a changé.

Difficile, alors, d’y attribuer une quelconque notation tant son approche sera différente selon son auditeur. Vous aurez compris que, pour moi, Humanz a réussi à effacer l’atroce The Fall qui n’est à mon sens qu’une envie de souligner la lassitude et l’ennuie des tournées sans fin, plus proche d’un album expérimental que d’un album des Gorillaz. Au final, tant Damon Albarn que son groupe nous livrent ici leur meilleur album, digne de Demon Days et de Plastic Beach. Si l’on rajoute le fait que le groupe compte nous livrer pas loin de 14 titres supplémentaires, soit l’équivalent d’un deuxième album, dans un coffret vinyle super-deluxe prévu pour le mois d’Août, on ne peut qu’être impatient et être inquiet quand à la fin, prévisible et inévitable, de la formation. Alors jetez-vous sur cet album, prenez du recul pour l’apprécier à sa juste valeur, dans son ensemble et piste par piste, vous risqueriez de manquer une des sorties de l’année…

Void.

Un point rapide sur les titres de la deluxe. Rag’n’Bone Man et Zebra Katz se partagent « The Apprentice » et sa touche à nouveau très soul jusque un couplet phrasé d’un effet monstre. Si Peven Everett revient avec sa touche personnelle sur « Halfway to the Halfway House » et son orchestration plus cartoonesque, c’est « Out of the Body » qui surprendra par son approche très pop’n’gum. Un titre que n’aurait pas renié Uffy. On repasse alors sur un titre plus personnel avec, encore une fois, Kali Uchis accompagnée de Carly Simon sur « Ticker Tape » pour terminer sur « Circle of Friendz » , en deçà du reste tout de même. Dommage que le concept n’ait pas été poussé plus loin en proposant un double album en une seule édition plutôt que tout un tas d’éditions pour vendre plus… puisque je n’ai même pas parlé de la Super Deluxe édition.

01. Intro: I Switched My Robot Off
02. Ascension (feat. Vince Staples)
03. Strobelite (feat. Peven Everett)
04. Saturnz Barz (Spirit House) (feat. Popcaan)
05. Momentz (feat. De La Soul)
06. Interlude: The Non-Conformist Oath
07. Submission (feat. Danny Brown & Kelela)
08. Charger (feat. Grace Jones)
09. Interlude: Elevator Going Up
10. Andromeda (feat. D.R.A.M.)
11. Busted and Blue
12. Interlude: Talk Radio
13. Carnival (feat. Anthony Hamilton)
14. Let Me Out (feat. Mavis Staples & Pusha T)
15. Interlude: Penthouse
16. Sex Murder Party (feat. Jamie Principle & Zebra Katz)
17. She’s My Collar (feat. Kali Uchis)
18. Interlude: The Elephant
19. Hallelujah Money (feat. Benjamin Clementine)
20. We Got the Power (feat. Jehnny Beth)

Deluxe Edition :
21. Interlude: New World
22. The Apprentice (feat. Rag’n’bone Man, Zebra Katz & Ray BLK)
23. Halfway to the Halfway House (feat. Peven Everett)
24. Out of Body (feat. Kilo Kish, Zebra Katz & Imani Voshana)
25. Ticker Tape (feat. Carly Simon & Kali Uchis)
26. Circle of Friendz (feat. Brandon Markell Holmes)