Chronique : Kamera Obscura – Dark Reels

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Le mois dernier fût diffusé un extrait de Dark Reels, tout premier album du groupe Kamera Obscura. Jusqu’ici, parcours normal de toute formation qui se respecte, me direz-vous. Mais il y a un bien un point sur lequel nos quatre Parisiens peuvent compter pour se distinguer des autres : leur concept de ‘cinematic industrial rock band’. Il va sans dire que de très nombreuses formations se sont créées sur l’idée d’un concept musical, et pourtant, très rares sont celles s’en étant servi pour se créer une véritable identité. Les K.O., eux, ont décidé de baser la leur sur le mariage de deux univers étroitement liés, où les sonorités rock/metal industrielles puisent toute leur efficacité dans une atmosphère cinématographique très prenante.

Depuis les premiers pas du cinéma, de nombreux artistes ont composé pour le grand et le petit écran, mais à ma connaissance, aucun n’avait interverti les composantes en intégrant une réelle dimension filmique à leur prestation musicale. En 2008, Jean-Philippe et Joël, respectivement guitariste et batteur, prennent l’initiative d’associer un certain cinéma à une certaine musique pour un hommage très personnel. L’idée ? « Mélanger la fureur du métal à la décadence de l’electro dans une projection d’univers issus de l’imagination des plus grands maitres du cinéma de genre (Mario Bava, Dario Argento, George A. Romero, John Carpenter, …) »

C’est ainsi qu’est né la même année notre chambre noire (camera obscura en latin).

Précédé par une encourageante demo en 2009, voilà que sera disponible ce 24 janvier Dark Reels, introduit par le dernier titre à être composé pour cet album, l’instrumentale « Children of the Night », dont le titre fait référence à une réplique de Bela Lugosi dans ‘Dracula‘ (1931) et où la mélodie tire toute son inspiration des B.O. de Carpenter, Goblin, et Vangelis. Contrairement à ce que vous pouvez peut-être penser, la mention de ces petits détails n’est pas anodine, puisque chacune des compositions se tisse autour de classiques du cinéma, à commencer par « Interceptor », qui retrace une course poursuite tirée du cultissime ‘Mad Max‘. Ce premier single servant de promo à l’album (diffusé dans un premier temps sur soundcloud puis gratuitement mis à disposition via téléchargement) permet principalement de découvrir ce dont est capable la nouvelle chanteuse. En effet, en 2009, Virginie a laissé sa place à Cécile (ndlr : voir notre interview), qui nous offre pour le coup une prestation bien plus séduisante, dont le timbre rappellera à beaucoup les heures de gloires de la new wave british. J’y reviendrai un peu plus bas.

Les créatures de la nuit ne sont pas les seules à être représentées avec « The Last Man on Earth », en référence au roman original nous dépeignant les aventures d’un scientifique, dernier survivant d’une épidémie qui transforma le reste de l’humanité en êtres décharnés et assoiffées de sang, dont le rythme de progression se laisse voguer à la solitude et au désespoir de son protagoniste, puisque l’autre scientifique le plus connus de la littérature SF classique a aussi le droit à son petit hommage… vous l’aurez, je l’espère, deviné, il s’agit du savant fou crée en 1818 par Mary Shelley. « The Curse Of Frankenstein », dont les synthés insufflent au morceau toute sa dynamique, tout comme le tonnerre et les éclairs ont donné vie à l’un des monstres les plus terrifiants de l’époque, illustre tout le génie de ses auteurs, et ce pour une raison bien spécifique : ils composent avant tout autour du film auquel le morceau est lié. Du coup, les samples se retrouvent parfaitement bien intégrés aux morceaux.

Si je vous raconte ça, c’est parce qu’il n’est pas rare de voir la plupart des formations intégrer de nombreux éléments extérieurs quels qu’ils soient (samples, scratching, etc.) au morceau après composition, et donc de manière superficielle, au lieu de vraiment justifier ces éléments en construisant la structure même du dit morceau autour. D’ailleurs, on notera plus particulièrement le rôle de la guitare, solide support aux autres instruments, et où son jeu dirige une grande partie de l’ambiance créée en agissant comme un véritable chef d’orchestre.

Cette ambiance, parlons-en. Comme je l’ai mentionné plus haut, chaque morceau tire son ambiance d’un classique du cinéma, allant des productions de George A. Romero au film de 64 ‘Je suis une Légende‘ (avec Vincent Price, à ne pas confondre avec le remake de 2007 avec Will Smith) et adapté du roman de Richard Matheson en passant par les productions de Mario Bava. Sans pour autant se perdre de façon disparate ou au contraire se restreindre à une certaine uniformité, l’ensemble n’est ni pompeux, ni ennuyeux sur la longue, si tant est que l’on soit un minimum réceptif et donc sensible à l’univers du groupe, merveilleusement bien retranscrit à nos oreilles. Ce qui, entre nous, n’était pas un pari gagné d’avance, les prestations scéniques étant supportées par la projection des films auxquels les morceaux s’inspirent, et que sur CD…

Il est en fait indéniable que, depuis 2009, le groupe a énormément gagné en technique et en maitrise. C’est au travers des trois titres tirés de la demo que l’on peut constater une première évolution. Non seulement le morceau phare du groupe, « Flesh Eaters », a bénéficié de nouvelles orchestrations et d’un son bien plus lourd qu’auparavant, mais les capacités vocales de Cécile apportent une toute nouvelle dimension à ces anciens titres, surtout pour « Terror From Outer Space » et son très large hommage à la SF, puisque celle-ci adopte deux nouvelles qualités : une voix hypnotique et surtout plus agressive. Reste « I Tre Volti Della Paura » qui ne change pas d’un iota, mais reste tout de même le tout premier titre à être composé par les fondateurs de Kamera Obscura, c’est à dire une instrumentale en 3 parties différentes, en lien aux 3 histoires du film ‘Les Trois Visages de la Peur‘ (1963), servant ici de clôture à l’album.

Vous l’aurez donc sûrement compris, le changement le plus flagrant est donc d’ordre vocal. Sans redire quoi que ce soit sur la prestation livrée par l’ancienne chanteuse sur la demo, Cécile apporte au groupe une toute autre dimension technique. Non seulement le chant se veut plus chanté, et donc plus mélodique, mais le timbre adopté par notre jolie brune oscille entre la powerpop (pop à l’esprit rock psychédélique voire hard-rock) et la new wave des années 70, lui conférant ainsi une image très rétro se fondant parfaitement avec les sonorités recherchées.

Et bien que jusqu’ici, je déplorais la mise en retrait du jeu de Didier, c’était sans compter sur « The Abominable Doctor Phibes » et ses parties d’orgue confiant au morceau une atmosphère particulièrement ambigüe à mi-chemin entre l’horreur et le burlesque des films puisque, cette fois-ci, ses lignes de basse arrivent à se distinguer de l’ensemble tout en créant ce qui, dans l’esprit, serait le morceau le plus metal de l’album. Malheureusement, ce n’est pas le cas sur la plupart des autres morceaux où sa basse se retrouve légèrement noyée sous un déluge de sonorités ultra percutantes. Soit tout le contraire du jeu de batterie aux relents tribaux de « Gods Of The Atomic Process », faisant écho au côté primal de la bête dont il s’inspire, Godzilla, et qui arrive à sublimer un titre où sa rapidité est accentuée par les nombreux ajouts électroniques.

Histoire de terminer sur une excellente note, je vous ai gardé le meilleur pour la fin avec le morceau le plus expérimental de Dark Reels. « Suffering », ce sont des dissonances à n’en plus finir, une aura de mal être permanent, un sentiment de torture psychologique, un chant résolument plaintif , … bref, c’est une prise de risque totale dans la conception du morceau, et donc, forcément, celui qui m’aura le plus séduit, même sans avoir pris le temps de m’imprégner du dérangeant ‘Le Corps et le Fouet‘ sur lequel le morceau se base.

Il faut aussi dire que pour un premier album entièrement autoproduit, la qualité générale de l’enregistrement (mixage, mastering, …) est admirable, et aide véritablement à apprécier les 10 morceaux dans leur globalité. On pourra toujours y faire quelques reproches, mais dans l’ensemble, Dark Reels est une vraie merveille adressée directement non pas seulement aux cinéphiles les plus pointus, mais aussi aux autres, car il est très facile de plonger dans l’univers de Kamera Obscura sans ne connaitre ne serait-ce qu’un seul classique revu par le groupe (mais qui ne connait pas Dracula, Frankenstein, ou encore Godzilla ? …) en appréciant un rock/metal industriel des plus réussis. Je ne peux cependant que vous conseiller de trouver un moment pour aller les voir en live, puisque là se trouve tout le potentiel du groupe !

Note du rédacteur : etoile4edemie

Les + :

  • Un chant powerpop/new wave d’une rare classe
  • Le mariage risqué mais réussi des univers electro/metal et cinéma classique
  • L’ambiance unique de chaque morceau, reposant sur un background bien précis
  • Une autoproduction vraiment balèze pour un premier album

Les – :

  • Les non-initiés au cinéma classique risquent de passer à côté de tout le fond des morceaux, mais peut-on considérer ça comme un véritable défaut ?

 

(Vous pouvez obtenir l’album sur le bandcamp sur groupe, 7€ en digital et 9€ en physique !)