Chronique : Ikd-sj – Kikuzankajo Section I, II, et III

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Deux ans après le brillant album A Copygod (2010), le groupe le plus déjanté de la scène underground japonaise, Ikd-sj, a fait son grand retour, avec 3 sorties successives : Kikuzankajo Section I, Kikuzankajo Section II, et Kikuzankajo Section III, qui peuvent être définis comme un single, un mini-album, puis un album. Étalées entre novembre 2011 et mars 2013, on peut dire que le groupe a pris son temps pour nous offrir ce qui s’apparente à une sortie assez conceptuelle, qui aurait très bien pu paraitre au format full-length divisé en 3CDs. Mais au final, c’est un format série qui fût choisi, surnommée pour l’occasion Kiku.

Ikd-sj, c’est quoi? Difficile de répondre à la question. Si le groupe utilise le terme H.A.G. (Heavy Ambient Grunge) pour définir sa musique, ils surfent sur énormément de styles différents tels que le nü metal, l’expérimental, le psychédélique, le post-grunge, le metal alternatif, le shoegaze, l’ambient, le trip-hop, le post-rock, l’industriel, …

Vous aurez rapidement compris que la musique d’Ikd-sj est très éclectique. Ce n’est pas du metal, ce n’est pas du rock, Ikd-sj fait du Ikd-sj et, si des groupes comme Ladiorowm tente de s’en inspirer très fortement, aucun n’a ni le talent, ni la sincérité requise pour en reproduire ne serait-ce que leurs plus simples sonorités. Car oui, jamais un groupe n’aura été aussi sincère. Jamais un groupe n’aura été aussi pur. Si l’identité du groupe se forge autour du très charismatique Akira (vo), celui-ci n’est pas un grand fan des artifices, et son univers à la fois sombre et délirant s’éloigne beaucoup des standards musicaux, jusqu’à proposer un son réellement personnel.

Kikuzankajo Section permet au groupe de confirmer son statut d’OVNI musical, en allant encore plus loin dans l’expérimental. Ainsi, « Bomber » (Kiku I), « Kurosugurino Uta » (Kiku I), « San-Ge » (Kizu II) et « Japanese Guerrilla Fundamentalism Blues » (Kiku III) introduisent de nouvelles sonorités, sur fond de base post-rock funky et de gros riffs bien lourdingues. On retrouve tout de même l’essence même du groupe à savoir une structure technique complexe et un chant incompréhensible que l’on pourrait rapprocher du charabia des moines japonais. S’ils se sont éloignés des sonorités shoegaze de A Copygod, uniquement représentées ici par « 36 Thousand Km Above the Equator » (Kiku III), les musiciens continuent de nous surprendre avec leur attrait pour le rock aérien alternatif, à la manière de groupes comme 9GOATS BLACK OUT ou encore Deftones, sur un titre comme « Ne-Mu » (Kiku II).

Ainsi, s’ils sont considérés par beaucoup comme les Deftones japonais, ce n’est pas non plus un hasard, car comme ces derniers ont pu le faire avant eux, Ikd-sj a su faire évoluer sa musique au fil des années, en expérimentant énormément de sonorités très différentes les uns des autres, jusqu’à créer ce mélange tant spécial et si unique, à la fois calme et réfléchi, explosif et enragé, mélodique et planant… Le groupe est friand des changements de rythme et de mélodie au sein même du même morceau, et si un certain passage peut paraitre brouillon voire amateur, ce n’est pas du à manque d’expérience ou de maitrise, c’est totalement voulu.

Ikd-sj, c’est aussi et bien sûr un très gros aspect metal, et pour le coup, ils nous ont gâté. Car le groupe signe avec « Tokyo Massacre Tokyo » (Kiku II) l’un de ses morceaux les plus violents de sa discographie, dont l’ambiance particulièrement torturée n’a rien à envier à certaines productions des, par exemple, Dir en Grey. Proche d’un death metal dans son approche, Akira nous livre encore une fois une prestation d’une étonnante qualité, car c’est un chanteur totalement possédé que l’on découvre ici. On retrouve aussi quelques titres inspirés de leurs plus célèbres anciennes compositions Vale Tudo et Celeb Hunter avec « Borrachero » (Kiku II) et « Flowers of the Folds » (Kiku III), deux titres particulièrement percutants et, même si elles n’égalent pas leurs modèles, cela fait plaisir de voir que le groupe ne renie pas ses racines et ses plus grands succès.

Kikuzankajo Section III regroupe aussi des morceaux plus électriques comme « Guardian Angel » et plus légers comme « A Sphere Consists of 24 Components » légèrement inspirés du post-hardcore; chose étonnante, car les membres d’Ikd-sj ont toujours opté pour un son très old school quand, ici, des influences plus modernes se font ressentir. Mais il y a aussi les indescriptibles, comme « Perpetuel » (Kiku II), une balade piano à la sauce Akira. Exit le chant clair de toute beauté, et bonjour à un chant à l’accent anglais tout aussi effroyable que terriblement séduisant. « Akagami » (Kiku III) quant à elle s’impose comme une petite référence aux derniers travaux de Chino (Deftones), à savoir un chant résolument planant sur un air new wave.

Enfin, chaque section se termine par un chapitre final, dans l’ordre « Chapter Kiku », « Chapter Zan » et « Chapter Ka ». Si le premier rappelle VIVARIUM, le projet solo du chanteur, à savoir un air new wave et, étrangement, un chant hip-hop à la fois agressif et assez perché, le second se veut un peu plus rythmique, plus saccadé aussi, proche des tempos techno, le chant se faisant ainsi plus rapide. Quand au dernier, c’est un morceau froid et martial, légèrement tiré de l’indus, que nous offre le groupe.

Au final, on pourrait considérer ces trois sorties comme un album évolutif et cohérent. Le concept bien qu’osé se révèle être un pari totalement réussi, et malgré leur statut de groupe underground, Ikd-sj est un groupe qui ne fait rien au hasard, dont chaque idée, chaque note, chaque composition, est particulièrement maitrisée. Ils ne manquent aucunement d’expérience et si leurs compositions se veulent plus matures, elles n’en reste pas plus facile d’accès. Car Ikd-sj est un groupe extrêmement difficile d’accès, tout le monde n’aimera pas, et il faut faire preuve d’une ouverture d’esprit particulière pour réellement apprécier leurs travaux.

En quelques mots ? Kikuzankajo Section est un véritable bijou.

Note du rédacteur :

Les + :

  • Un album conceptuel, évolutif, et cohérent
  • L’éclectisme dont fait preuve le groupe
  • L’expérimentation de nouvelles sonorités
  • Un univers décalé et tout simplement unique
  • Akira et son chant à la fois barré, polyvalent, agressif, aérien, magique

Les – :

  • Très difficile d’accès
  • Une production loin d’être à la hauteur du talent du groupe