Interview Exclusive : Eths

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La formation metal marseillaise Eths vient tout juste de sortir son nouvel album, Ankaa, publié le 22 avril dernier, le premier sans la chanteuse Candice Clot, qui a quitté le groupe en 2012. C’est dans le cadre d’une journée promo au Dr. Feelgood Rock Bar que Staif Bihl, guitariste, producteur de l’album et tête pensante du groupe, nous a accordé une interview exclusive assez riche en informations.

Salut Staif, comment ça va ?

Staif : Mais ça va bien.

Alors, comment s’est passé la composition de l’album ? Des anecdotes à partager ?

Staif : Euh.. Des anecdotes il y en a plein ! C’était cool et compliqué, comme je l’ai fait vraiment seul celui-ci. Donc des fois, c’était un peu comme une traversée en solitaire. Il y avait des moments où justement il y a le plaisir d’être seul et d’autres moments la difficulté d’être seul. Mais c’était vraiment sympa par contre ; je me suis fait plaisir autant que j’ai pu. La vraie différence avec les autres albums c’est que d’habitude je commençais comme tout le monde par la gratte et cette fois j’ai commencé par les arrangements. J’ai créé tous les arrangements en premier et après, de là il fallait faire un morceau, trouver les riffs, c’était plus stimulant, plus compliqué quelque part mais vraiment plus intéressant du coup. C’est pas que j’étais blasé mais à force, c’est le quatrième album, on tournait en rond par moments donc c’était vraiment plus stimulant de faire cet apport de son.

Passer d’un quintet à un quatuor a-t-il changé quelque chose dans la façon de faire ?

Staif : En termes de création, non pas du tout. Mais sur scène, oui il y a une différence, il y a une guitare en moins donc c’est aussi le challenge sur scène de réussir à faire le taff de deux tout seul. Et puis le truc derrière ça c’est que Greg c’était mon pote, on avait une vraie fusion que je n’ai pas encore retrouvée et pour l’instant je n’en ai pas spécialement envie, vu les retours qu’on a eu pour l’instant. Je crois qu’on a dû me dire une fois depuis que je suis seul sur scène « Ça manque un peu quand même la deuxième gratte » mais sans non plus dire que c’est vraiment rédhibitoire. Oui, il y a des parties où c’est harmonisé etc, ça je ne peux pas, mais j’ai un système de switch avec mes deux amplis sur scène qui permet de faire les plans stéréo et tout ça, et de pouvoir aussi faire des jeux scéniques sympas et différents.

Donc Staif, c’est toi qui as produit l’album, pourquoi ce choix et qu’as-tu pu en tirer ?

Staif : Alors déjà parce que j’ai toujours eu le nez dans la production des disques de Eths même si ce n’était pas mon rôle et que je n’en avais pas l’expérience, mais de Autopsie jusqu’à III j’ai quand même conversé avec celui qui s’en occupait et il y avait toujours un moment où je disais « ah j’aimerais que ça aille plus vers là » et on en discutait à chaque fois et ça allait « plus vers là ». Et donc cette fois, ayant en plus tout fait et en ayant plus d’expérience car j’ai énormément appris sur chaque disque avec tous les ingé-son avec qui j’ai travaillé et je les remercie tous vraiment de Autopsie jusqu’à III car ils m’ont tous appris des choses différentes. Et puis moi je me suis formé avec Nelson Leeroy qui mixe l’album. Donc j’avais vraiment envie sur celui-là de prendre le truc en entier car j’ai aussi envie de produire d’autres groupes et c’est donc une façon de montrer ce que je peux faire.

Comment Dirk Verbeuren s’est-il retrouvé à collaborer avec vous ?

Staif : Bah du coup on s’est séparés de Guillaume pendant l’enregistrement et il nous fallait un batteur. J’ai appelé Franky de Dagoba pour lui proposer le truc et il m’a dit qu’il n’avait pas trop le temps mais que l’album était vraiment cool et éclectique et c’est lui qui m’a fortement conseillé Dirk. Il m’a donné une liste de trois batteur avec Dirk en premier en me disant « à mon avis lui c’est le gars qu’il faudrait pour cet album » donc je l’ai contacté n’étant vraiment pas sûr de moi car c’est un sacré calibre et Dirk a quand même tout de suite vraiment accroché sur les titres et a adoré. Il m’a dit « je veux faire l’album, c’est une tuerie et ça a été le premier truc qui m’a rassuré. Que quelqu’un du niveau de Dirk me dise ça je me suis dit qu’on allait avoir quelque chose de pas mal.

Un pont électro contrastant totalement la violence du morceau se fait entendre sur “Nihil Sine Causa”, comment est venue l’idée ?

Staif : J’écoute beaucoup d’électro. J’aime bien les délires trap et tout ça, je trouve qu’il y a un côté malsain et violent, novateur d’une autre façon, et qui pour moi se perd vachement ces dernières années dans le métal. On est en train de vivre ce qu’a pu vivre le hip-hop il y a quinze ans où à la base c’est un truc vraiment différent qui était là et qui choquait, et là ça devient vraiment consensuel. Pas tous les groupes bien entendu, mais il y a une espèce de mainstream du métal qui s’installe petit à petit où c’est toujours un peu les mêmes recettes, donc je me suis dit que j’allais aller jusqu’au bout et me faire plaisir avant tout. Il y en a qui ont été choqué mais en même temps, c’est le but.

Tu dis avoir écrit les paroles de la plupart des morceaux, de plus, tu précises qu’ils te sont personnels, peut-on en savoir plus ?

Staif : Ils sont personnels, oui, parce que c’est venu de choses qui me touchent et surtout c’était différent, parce que j’ai déjà écrit par le passé sur Animadversion, Anima Exhalare où c’était des choses pour le coup vraiment personnelles, c’était un vrai exutoire, ça m’a fait du bien de sortir ces choses-là, par contre, j’avais envie d’aller ailleurs, et c’était le plaisir de jouer avec les mots différemment et d’amener de nouveaux trucs, et surtout une certaine violence. J’avais envie qu’une violence se dégage des textes encore plus que la musique et notamment Seditio, c’est le premier que j’ai écrit, qui m’a été inspiré d’un cauchemar assez atroce et je me suis donné des frissons à moi-même quand j’écrivais le refrain et que je me suis représenté le truc, je me suis dit « c’est carrément hard » mais c’est ce que j’avais envie de faire passer.

Et as-tu pour cela des influences lyriques comme des auteurs célèbres, des écrivains ou encore un style d’écriture en particulier ?

Staif : Oui, j’aime beaucoup Baudelaire, je suis très inspiré par les poètes français, donc à commencer bien entendu par Baudelaire et il y en a beaucoup. J’adore toute la vague de surréalistes, les Maupassant, tous ces gens-là. Donc j’aime vraiment beaucoup tout ça et j’ai essayé d’amener ça et de garder quand même la touche Eths. Pas non plus en singeant Candice, mais elle a toujours eu une très grande recherche lexicale donc je ne pouvais pas aller en bas et choisir des mots tout cons, il fallait quand même essayer de se démarquer et comme je l’ai dit de ne pas singer Candice parce qu’elle a vraiment son truc à elle et je pense qu’il n’y a qu’elle qui puisse faire ça. Mais amener d’autres mots, moi je travaille plus sur le rythme alors que Candice travaillait des images, elle arrivait à assembler des mots qui n’allaient pas ensemble et faire quelque chose d’incroyable. Moi je suis plus sur la « musicalité » du texte que tu as du sentir du côté poème que j’adore.

Pourquoi également ce choix de l’anglais sur certain morceaux ?

Staif : Parce que les titres s’y prêtaient en fait, tout simplement. J’ai essayé d’abord d’écrire en français et ça ne fonctionnait pas du tout, ça sonnait faux, ça faisait naze. Donc l’anglais s’est imposé tout seul.

Concernant Rachel, a-t-elle eu la pression de succéder à Candice ?

Staif : Bah quand même car Candice était là avant de toute façon, mais sur cet album non. Après c’est vrai que moi l’ayant en plus produit j’étais très exigeant et c’est sûr qu’on a passé beaucoup de temps en prises et je sais ce que je veux entendre et je lâche rien tant que je ne l’ai pas. Donc sur ça je suis vraiment casse-couilles mais il faut je pense.

Ankaa marque une évolution cruciale dans votre musique et votre style avec un nouveau son oriental quasi omniprésent, peux-tu nous expliquer ce choix inattendu ?

Staif : C’est nourri de ma passion pour les anciennes civilisations, les symboles comme ceux de l’Egypte à bien d’autres choses comme les civilisations perdues, aux mythes des continents perdus donc c’est ce rapport, mais aussi parce que ça me plait, je suis un très grand fan de Dead Can Dance et ce sont des influences qu’avant avec Candice on avait essayé mais ce sont des voix qui sont dures à faire et là d’avoir Sarah sous la main, qui est juste une chanteuse d’exception, bah c’était l’occasion d’en mettre mais sans vouloir non plus en mettre à toutes les sauces, tout le temps et partout, j’ai essayé de doser à juste titre pour amener des trucs à droite à gauche et de mélanger un peu les genres.

Et vous attendiez-vous à cette efficacité ?

Staif : Ouais, bah j’ai travaillé dans ce sens-là, le but était d’arriver à quelque chose qui soit à la fois profond, travaillé mais qui reste catchy pour que ce soit quand même un minimum accessible. Il fallait que le truc puisse naître, c’est pour ça que j’ai aussi fait un gros travail sur le son et l’arrangement et l’entrelacement des choses. Après comme je dis souvent, je travaille vraiment au feeling, en fait, je l’entends avant, c’est naturel, il faut que ce soit comme ça et donc je ne lâche rien tant que je n’arrive pas à ce résultat que j’ai en tête.

Ankaa est également une référence à l’étoile la plus brillante de la constellation du Phénix, est-ce aussi une référence aux divers événements des dernières années concernant le groupe ?

Staif : Concernant le groupe en partie, mais c’est aussi personnel, car le groupe a fait partie de ça, ça a été dur, même si la « séparation » s’est bien passée et que ce n’était pas suite à un clash, c’est vraiment la vie qui a fait qu’il fallait, c’est très dur de se séparer de ses amis comme ça. Même si on reste en contact il arrive que il y en ait encore qui me manquent des fois. Mais c’est aussi personnel en termes de santé, j’ai traversé une forêt très sombre, jusqu’à récemment où j’ai pu en sortir et c’est aussi ce que représente cet album. Cette évolution du dark vers la lumière et c’est pour ça que j’ai voulu finir par les bruits de la nature et les vagues car c’est ce qui m’apaise le plus.

L’arrivée de Rachel dans Eths après le départ de Candice a-t-elle apporté quelque chose de nouveau au groupe ?

Staif : Sa voix. En termes de cris, c’est vraiment différent. Je ne dirais pas que c’est mieux ou que c’est moins bien, Candice a quelque chose de plus senti, elle avait un charisme fou qui se sentait dans sa voix, mais Rachel a une technique qui va indéniablement au-delà, elle arrive à descendre plus grave, à monter plus aigu, et moi en tant que producteur c’était génial, c’était un super « instrument » mais pas dans le terme péjoratif, de pouvoir travailler avec elle parce que je lui dis « vas-y fais moi un cri comme ça qui dure vingt-cinq secondes « et bim elle le fait et c’est génial. Dans sa voix il y a quelque chose d’esthétique et de violent en même temps qui est vraiment cool.

C’est elle qui s’est adaptée au groupe ou le groupe a-t-il dû s’adapter à elle ?

Staif : C’est un peu des deux. C’est-à-dire que moi les lignes de voix je les écrivais aussi en fonction de ses capacités qui étaient différentes de celles de Candice, c’est-à-dire que sur certaines parties plus groovy, plus senties c’était plus dur parce qu’elle avait plus l’habitude d’être vraiment dans la violence, et je pense qu’avec le groupe elle a appris à faire passer une sensibilité, et on a énormément travaillé sur ça pour l’album, faire passer autre chose que juste de la brutalité dans le cri, chose que Candice faisait à merveille. Donc je pense que c’est un peu des deux, mais elle s’est beaucoup adaptée aussi parce qu’elle avait conscience que le truc était installé, qu’il fallait le servir quelque part.

Les albums d’Eths ont une ambiance assez marquante, suffocante et même angoissante, as-tu déjà pensé à participer à une B.O. de films ?

Staif : Ah bah ouais j’adorerais, je pense que ça se voit dans cet album et c’est pour ça que je suis allé plus loin aussi, pas dans le but de faire des films, mais parce qu’on m’a toujours dit que c’était génial ce côté que j’avais donc là je me suis dit que j’allais aller au bout de ce délire. Donc oui ça me passionnerait de travailler dans le cinéma. Quand on repart à l’époque de Samantha, c’est moi qui faisais ces ambiances et tout, on trafiquait avec Candice comme on a toujours fait ces interludes un peu malsains et on s’éclatait à les faire en plus. On cherchait à amener à réfléchir comme un cinéaste que j’adore, Gaspard Noé qui est un cinéma de choc, pour moi la musique d’Eths elle est un peu comme ça aussi, elle amène à une réflexion, ce n’est pas juste faire quelque chose qui semble glauque ou violent pour le faire, mais c’est pour amener à penser « tu vois ça c’est horrible, il faut se poser des questions dessus », pas pour le glorifier.

Y a-t-il un morceau que vous n’avez jamais joué sur scène et auquel vous aimeriez laisser sa chance ?

Staif : Il y a Anima Exhalare dont on parlait tout à l’heure qui compte particulièrement pour moi que j’aimerais bien jouer un jour mais c’est un vrai défi technique avec les orchestres, déjà deux grattes c’est compliqué mais il y en a cinq ou six dessus et c’est le problème de ne se poser aucune limite sur les albums.

Quel est ton groupe du moment et pourquoi ?

Staif : Euh… (long moment de réflexion) C’est pas du tout métal, mais c’est Anderson Paak qui est un espèce de de mix entre électro, hip-hop, soul mais qui est très inspiré je trouve, et Glass Animals qui pareil, est un groupe pas du tout métal mais qui est fantastique, l’album Zaba est un bijou. J’aime beaucoup tous ces trucs là parce qu’il y a une vraie recherche de sonorités et des trucs vraiment sympas, j’aime beaucoup la musique de Textures.

Une dernière question, auriez-vous déjà des idées pour un futur album ?

Staif : Non. Celui-là était déjà issu d’une longue gestation et non, j’ai plein d’idées mais pour autre chose que Eths et je pense que j’ai vraiment besoin de faire autre chose et on en aura déjà bien assez avec celui-là de le défendre sur scène et espérons qu’il va nous amener loin et pour longtemps. Par contre, là je penche sur un projet en continuité avec l’album, vu qu’il est très pictural, avoir une illustration globale de ça, donc c’est encore un peu dans les cartons là.. Je suis en train de mettre tout ça au point mais essayer de faire quelque chose à l’image de l’album, de surprenant aussi et de faire quelque chose d’un peu différent de ce qui se fait. Donc la suite prochainement, d’ici quelques mois…

Interview également disponible sur le site What the Hell, merci à Kamui et Sybil pour la pertinence de certaines questions, d’avoir enregistrer et retranscrit toute l’interview à l’écrit.

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