Interview : Ratamahatta

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Ratamahatta, c’est un peu nos papas du metal/hardcore français. Je vous en ai déjà beaucoup parlé avec une chronique et des live-reports avant tout car j’estime que c’est sur scène que ce groupe dévoile toute sa dimension bordélique. Après plus de 20 ans, le groupe s’apprête à sortir un nouvel EP, actuellement en enregistrement, que nous avons pu écouter en exclusivité, ce qui représente donc une occasion idéale pour laisser le groupe parler à travers une interview.

C’est au calme, au Covent Garden (Eragny – 95) que la bande (ndlr: à Basile) au complet a accepté de nous accorder cette entrevue au climat fort familial après avoir pu tâter les titres de leur prochain skeud.

Messieurs, bien le bonsoir et merci de me recevoir dans votre antre. Afin de bien commencer et pour mieux vous situer par rapport aux lecteurs qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous vous présenter, chacun, brièvement ?

Mike : Moi c’est Mike, guitariste.

Les autres : Il fait de la guitare avec des effets et compose un peu… du genre 95%… 98%… du prochain skeud. Je crois que t’as présenté tout le groupe, voilà !

Ben : Bonjour, moi c’est Benoît, bassiste au sein de Ratamahatta. Je fais aussi des hamburgers et accessoirement secrétaire ou président de l’association Rata. Je compose également les 2% restants.

Fab : Ouais, genre Maceo Parker : « Two percent jazz, ninety-eight percent funky », dans les mêmes proportions ! (rires)

Ben : Avant Rata, j’étais dans d’autres trucs, notamment à la guitare où je faisais de la variété française et on en est venu à me proposer à jouer de la basse dans un groupe avec beaucoup plus de couilles et ne pas faire de reprises.

Charlu : Charlu, guitariste à sept cordes et deux doigts… et un genou depuis peu. Fondateur de Ratamahatta. On a commencé dans notre coin avec notamment mon frère à la batterie en 95… on a rencontré le groupe de Fab à l’époque et ça s’est fait comme ça, en plus Fab était le sosie de Zack de la Rocha, on s’est dit qu’il nous le fallait impérativement. Au fil du temps les autres sont venus se greffer par dépit… (rires) mais plutôt par affinité.

Fab : Ouais, c’est plus des rencontres humaines qu’un recrutement.

Seb : Sebastien, manager, accessoirement directeur de l’école/centre de loisirs Ratamahatta parce que c’est un sacré bordel.

Donc au total, vous êtes combien ? Quand je dis 6, on me répond 7 et maintenant 8 ! Je m’y perds.

Charlu : Lui c’est le septième passager, et il y’a le huitième qui traîne pas loin. L’Alien. (rires) On est plus une famille qu’un groupe donc oui, Seb manager et P’tit Seb l’ingé son font aussi partie de la bande.

Beness : Je suis le batteur, plus ou moins en place selon les sources et chroniques.

Daïto : Chanteur, transpireur, performeur, MC, voix elfique…

C’est quoi le délire avec cette « voix elfique » ?

Daïto : C’est une private joke à partir de propos recueillis auprès de professionnels de l’industrie de la musique… Après je m’en bats, chaque critique est constructive et ce que la personne a balancé là c’est son ressenti… Donc au moins elle a ressenti quelque chose et ça, c’est bien.

P’tit Seb (ingé son) qui vient de débarquer dans la pièce… : En fait, il y’a aussi le coup du « batteur pas en place » en plus de « la voix elfique ». En ouvrant un projet lors du mastering du dernier EP, je me suis rendu compte que tout était au marqueur-temps et que Beness ne jouait pas au clic, tout était déjà calé. A côté, on nous fait la réflexion que la batterie n’est pas en place… On a commencé à se demander si c’était de la mauvaise foi ou du foutage de gueule… peut-être un peu des deux.

Je vois, le truc ! Fab, à toi.

Fab : L’autre voix, le brailleur… J’aime bien « brailleur. » Fondateur, là depuis 95. Il m’est arrivé d’avoir d’autres projets en parallèle, dont un en ce moment avec Daïto à titre plus récréatif où l’on ne fait que des reprises de Body Count.

Question brûlante : Le nom de Ratamahatta vient-il de la célèbre chanson de Sepultura ?

Fab : En vrai on n’avait pas de nom jusqu’à ce qu’on nous propose un concert, et les gars en avaient besoin pour les flyers. Ça sonnait bizarre, un peu portugais, et surtout c’est une variété de weed, ça nous allait parfaitement !

Comment Ratamahatta s’est formé ?

Fab : On est une association de désœuvrés ! On avait tous des projets à droite à gauche puis on a fini par se regrouper et voilà, naturellement.

Beness : Strasbourgeois d’origine, avant j’étais batteur chez S-Core qui ont fait la première partie de Korn, Pro Pain, Machine Head, Biohazard… et l’anecdote c’est qu’en allant les voir au Trabendo avec Biohazard, qui est un de mes groupes préférés et ce qui s’est passé c’est que je me suis retrouvé avec Danny Schuler, le batteur de Biohazard qui est une de mes grandes références et je lui ai dit dans mon anglais approximatif combien je l’admirais et là… Le gars me répond : « Thank you, I appreciate »… et il est parti ! Sur le coup je me suis dit « Oh, le fils de pute ! » Mythe qui s’écroule mais… Voilà ! Avec les Rata j’ai retrouvé mes premiers amours metal/hardcore et un état d’esprit que je recherchais.

Donc Rata, pour résumer c’est surtout une famille mais comment vous parleriez de la musique ?

Beness : Pour moi c’est vraiment un mélange de ce qu’on avait dans les années 90, influences hardcore, power, punk, fusion… L’idée du style Rata c’est qu’on n’a pas de style défini justement. Je pense qu’on a effectivement une base, des codes, une façon de faire qui fait que tu reconnais notre son, mais on n’est pas là à se dire « faut faire ça comme ça pour que ça sonne Rata », tu vois ? On s’intègre pleinement dans cette mentalité 90’s qui était justement l’époque de l’explosion des barrières entre les genres et où les groupes en ont eu marre d’être des caricatures d’eux-mêmes et en essayant des choses. T’écoutes les albums de cette époque c’est jubilatoire, par exemple le premier Snot… J’ai jamais réentendu un truc pareil.

Charlu : Oui, c’est essayer plein de choses qui existent… et qui n’existent pas. Avec ou sans voix elfique d’ailleurs. (rires)

Daïto : Je pense que ce son justement 90’s, c’est pas un label qu’on se donne non plus. OK on sonne comme ça mais c’est surtout parce que la grande majorité des albums de metal qu’on écoute viennent de cette période-là. On se fixe pas à « sonner comme les groupes des années 90 », on en vient… Donc y’a pas de forcing. Je crois que c’est naturel et tant mieux ! Dans l’esprit on fait sûrement un truc qui sonne pas actuel, mais à la limite… On s’en bat les couilles.

Je voulais y venir à cet aspect rétro, déjà clairement on sent votre complicité, ce feeling familial. Sans être daté pour autant, je ressens vraiment une fusion autant dans le rapport humain que musical et artistique, quelque chose qui vient d’une époque où on se prenait pas autant la tête qu’aujourd’hui. Je peux me planter, c’est mon interprétation mais après vous avoir vu plusieurs fois sur scène et écouté vos skeuds… Je pense qu’on peut essayer d’orienter le public vers vous en décrivant Ratamahatta comme la rencontre française de Snot et Suicidal Tendencies.

Mike : Sans les solos !

Charlu : Ouais, ça doit être mon côté punk qui aime les caves, les trucs crades qui transpirent. On a un côté dégueulasse que j’aime bien.

Fab : Clairement ouais, on assume bien nos influences punk old-school avec un côté cradingue… mais ça fait partie de nos influences. On prend, on digère, on digère pas, on recrache, on fait des trucs avec.

Entre votre premier album et votre dernier EP il s’est écoulé un temps extrêmement long. On peut parler de l’évolution de la musique entre les deux skeuds et pourquoi un tel délai ?

Charlu : L’arrivée de Mike, changement de batteur… Des morceaux qu’on avait déjà travaillé en amont et qu’on a bossé en comité réduit. On a évolué aussi, tout simplement, autant en tant que groupe qu’en tant qu’humains et ça joue beaucoup. Naturellement.

Fab : En vrai, y’a que Slayer qui fait toujours les mêmes albums mais ça reste toujours aussi bien, la vraie classe. Nouveaux membres ou pas.

Daïto : Pour rejoindre un peu la question précédente, en 2004, sûrement que l’on voulait sonner comme certaines personnes qui étaient là aussi au même moment et qu’en 2014 on en n’a plus rien à foutre. On avait sûrement des influences plus marquées à l’époque, y’avait aussi un contexte de galère très particulier pour enregistrer l’album, on se cherchait peut-être un peu aussi…

Justement maintenant j’en viens aux nouveaux morceaux que j’ai pu découvrir avec vous ce soir. J’en connaissais déjà certains puisque vous les jouiez déjà sur scène mais pour vous, concrètement par rapport à l’EP de 2014, en quoi se différencie-t-il pour vous ? Quels sont les ajouts ou même les suppressions ? En gros, qu’est-ce qui a changé de nouveau chez Rata entre 2014 et 2016 ?

A l’unisson : 32 !

Daïto : Pour ma part, je ne fais quasiment pas de chant clair sur les nouveaux morceaux. Je suis soit en rap, soit en scream, me rendant compte que je mettais pas mal de clean sur les précédents…Du coup, je pense que le prochain EP sera vraiment, mais VRAIMENT sale. Avec Fab, on fait vraiment du crade. Dans l’ensemble je le trouve plus rentre-dedans, plus lourd.

Beness : Y’a une continuité par rapport au dernier EP dans le sens où chaque morceau est différent et même s’il y’a une homogénéité dans le son, les chansons prises à part ont toute leur identité et sont reconnaissables les unes entre les autres. Sûrement que nos nouvelles sont encore plus violentes, plus speed, ouais…

Charlu : Je trouve aussi que le dernier EP possède une forte cohérence, il te raconte un truc, une histoire mais d’un bout à l’autre t’as pas entendu 7 fois la même chanson… Entre « Projet Chaos », « Hipster » et « La bagarre » tu passes par plusieurs chemins vers le même point. T’as une unité de son.

Un truc qui me vient en tête, sur « T’acharne pas », morceau de votre EP précédent on peut entendre un sample de Rocky 3 en guise d’intro avec Clubber Lang qui gueule après Rocky pendant son discours. Pourquoi ce choix ? J’adore, mais juste… pourquoi ?

Daïto : Mike m’avait fait remarquer que Mister T a une pure voix de Byron dans la VF de Rocky 3, du coup on a commencé à triper avec ça et il y’avait cette punchline que le personnage sort. Dans l’histoire c’est lui l’outsider à qui personne ne veut donner sa chance face à Rocky, le gars qui en chie pour se faire un nom et je trouvais que ça nous correspondait vachement. Une private joke de plus.

D’ailleurs, abordons le côté parolier de Ratamahatta, est-ce qu’à l’instar d’un rage Against The Machine, le groupe se veut engagé ?

Charlu : Engagé avec qui ?

Daïto : Je pense pas qu’on soit engagés, non. Quand on écrit avec Fab, on essaie de couvrir un large panel de sujets de façon sérieuse ou décalée. Quand un truc nous emmerde, on n’hésite pas à le gueuler et être rentre-dedans. On n’est pas engagés pour autant, même s’il y’a forcément des causes qui nous touchent, notamment en politique quand les élus placent leurs copains sur des terrains animés depuis longtemps par des gens passionnés et qui se sont crevés le cul, ça fait chier donc forcément on vient soutenir, on vient gueuler. (ndlr : référence au « remaniement » de la Luciole, MJC d’Herblay dans le 95)

Entre les groupes que vous avez côtoyés à l’époque, comme Pleymo et Enhancer, vous faîtes un peu figure de survivants d’une vague, d’un temps. C’est quoi le secret pour tenir si longtemps ?

Fab : Je crois qu’il y’a pas de secret particulier, on a eu aussi nos périodes de séparation où Rata était à l’arrêt. Après pour parler des groupes dont tu parles… Pleymo visaient à devenir énormes, ça a toujours été leur but et ils le sont devenus ! Le problème c’est qu’il a bien fallu que ça retombe un jour malheureusement et pas toujours sans douleur. Quant à Enhancer, c’est très différent. Le groupe a voulu essayé de nouvelles choses, emprunter de nouvelles voies et le public n’a pas suivi, tout simplement. Pour nous, ce qui compte c’est que malgré tous les changements que le groupe a connu, on est encore là à faire notre son, sans se prendre la tête et c’est ce qu’il y’a de plus important.

Votre souvenir Rata ?

Ben : En ce qui me concerne, mon meilleur souvenir c’était l’intégration du groupe. Tu sais, ce sentiment de trouver des gens qui te comprennent et ont le même kiff que toi, être à l’aise avec les gars.

Charlu : Le concert du retour de Rata, le premier avec Beness c’était un kiff monumental.

Daïto : Pour moi le même genre de kiff c’était bien le soir avec Snot. Pas uniquement dans le côté « on joue avec Snot » mais plutôt dans le sens où t’avais le Covent Garden blindé à craquer, qu’on a mis des grosses mandales comme des ‘ricains.

Je suis à court de questions, les gars je vous remercie infiniment pour m’avoir accueilli ce soir, d’avoir pris du temps pour le webzine et surtout m’avoir fait écouter notre nouvel EP dans le secret des dieux.

Beness : Je tiens à dire un immense merci à House of Wolves, parce que vous faîtes un taf de malades. Ça doit être dit, pas seulement parce que vous parlez de nous mais aussi car le contenu est de qualité.

Fab : Clair, c’est un vrai plaisir à lire, bien écrit.

L’EP RATA 4 LIFE (2014) de Ratamahatta est toujours disponible en streaming sur la page Bandcamp du groupe et leur album éponyme de 2004 sur leur page YouTube.

Ratamahatta sera sur scène le 19 novembre pour le Winter Rising Fest à Bessancourt.

Photographie de couverture : Doze

Julien-K